Cœurs tendres

21 12 2013

Je ne sais pas si les Indiens sont tous nés avec un artichaut à la place du palpitant, mais je suis constamment consternée de leur facilité à s’enflammer. Des tonnes d’hommes d’âge moyen ne cessent de déclarer leur passion à des filles qu’ils ont vues 2 h à tout casser dans leur vie, à grands coups de citations de poèmes en ourdou*, de blagues ambiguës ou tout simplement de harcèlement au téléphone.

Ca ne va jamais bien loin, la plupart des intéressées se contentant de couper les ponts avec horreur. Tout au plus, certaines s’engagent dans une amitié romantique, la fameuse « friendship » qui consiste à s’appeler toutes les trois minutes pour se demander mutuellement : « tu as mangé ? » (question dénotant l’ultime amour filial, maternel, charnel, par minitel ou autre en Inde). Bizarrement, ça semble être essentiellement un amour par correspondance : on se manque, on se complimente, on se sérénade par SMS et ça suffit à satisfaire le trop-plein de tendresse.

Les déclarations redoublent de créativité niaiserie, en mixant en général les mots suivants : la lune (chand), la folie (divaanaa, pagal), la magie/tromperie (jaaduu, bewafa), les yeux (ankhein) qui reflètent diverses choses, et pour pimenter le tout quelques insultes à l’être aimé (bevkuf = bête, krur = cruel). On y parle de mohabbat ou ishq pour l’amour, qui est le mot ourdou qui se la pète, plutôt que pyaar ou prem qui sont trop communs. L’amour d’ailleurs « n’arrive » pas seulement (honaa) ; il « (se) remplit » (bharnaa), il « tombe » (padnaa), il « vient » (aanaa) ou il « monte » (chadhnaa).

Mais quand on veut passer aux choses sérieuses, un mot anglais s’impose : « tum/aapko miss karta hun » pour « I miss you » ou « tum/aapse love huaa » pour « I love you ».

En cas de refus, les tactiques de repli varient : « Oh non c’était pas pour toi, c’était pour ma femme ! » / « Vous m’avez très mal compris, je n’insinuais rien de tel » / « Je suis affreusement désolé de cet écart de conduite et vais me flageller jusqu’à la 12ème génération, désolé désolé désolé désolé » / « OK… Tu es sûre ? Sûre sûre ? Vraiment ? Et si je redemande, là, c’est toujours non ? Sûre ?… Ah. Et maintenant ? »

Dans tous les cas, l’incident est vite oublié. Il y a fort à parier que la passion ardente du jeune homme se reportera très vite sur une autre déesse improvisée, et ainsi de suite jusqu’au mariage arrangé avec une parfaite inconnue sur laquelle on pourra mettre à profit cet entraînement à l’amour-minute.

 

 

*En termes de classe, l’ourdou est au hindi ce que le français est au patois de Boulay.

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